Le secret des champions

(Disclaimer: the following article is exceptionally not technical and exceptionally written in french).

À moins que vous ne viviez sur une autre planète, vous savez probablement qu’en ce moment se déroulent à Londres les Jeux Olympiques.  Pour être honnête avec vous, les JO sont l’un de mes événements favoris; cet intérêt est motivé principalement par la devise olympique :  Citius, Altius, Fortius alias plus vite, plus haut, plus fort. Oui, j’aime regarder les athlètes féminines se surpasser, battre des records du monde ou à défaut leurs records personnels. Et puis qu’est ce que c’est beau un(e) athlète qui domine avec brio sa discipline/catégorie ! Lorsque j’assiste à ce genre de performances, je ne peux m’empêcher de me poser les questions suivantes: Comment font-ils ? Qu’est ce qui différencie le meilleur du second ? À quel moment, dans leurs carrières respectives, ces différences se sont elles déclarées ?

Evidemment par  meilleur  j’entends un athlète individuel (ou équipe collective) qui domine sa discipline de manière indiscutable ou un même groupe d’athlètes qui se disputent toujours les victoires. Ces athlètes on les connait tous (pour faire court je ne vais citer que des athlètes en activité), je pense à: Usain Bolt;  le big four au Tennis (Federer, Djokovic, Nadal, Murray);  Michael Phelps;  Teddy Riner; l’équipe américaine de Basketball etc.

En parlant de Basketball, l’autre fois je regardais USA-Nigeria et j’étais complètement impressionné par l’efficacité américaine; tout réussissait à cette équipe; le pourcentage de shoots à 3 points était extrêmement élevé ; tout paraissait fluide, facile et naturel pour eux…   Bref, comment font-ils ?

Naturellement, une domination de cette ampleur peut être expliquée par:

  • Le facteur génétique : la taille, la capacité cardiaque et respiratoire, la taille des muscles ainsi que les types de fibres musculaires etc.

  • La qualité de l’encadrement et des infrastructures dans lesquelles les athlètes s’entrainent.

  • L’hygiène de vie de l’athlète.

  • Le talent et l’intelligence de l’athlète (notons qu’on peut considérer l’intelligence comme un facteur génétique bien qu’elle peut bien évidemment être développée, d’autant plus que dans ce cas on fait référence à l’intelligence de jeu et tactique).

  • La motivation de l’athlète (oui certains athlètes compètent pour gagner et d’autres uniquement pour le plaisir de participer).

  • Le travail.

Oui j’insiste sur le travail car bien que le facteur génétique soit important, il est loin d’être suffisant : on peut citer plein d’exemples d’athlètes prédisposés physiquement à la pratique d’un sport (ou munis d’un talent naturel pour le faire) qui échouent lamentablement par manque de travail et d’entrainement.

Tous les autres facteurs sont bien entendus non négligeables mais certains sont directement liés au travail (comme le développement de l’intelligence de jeu). Vous remarquez aussi que j’ai omis de citer  l’expérience qui à mon avis ne joue pas un rôle aussi déterminant (regardez les nageurs adolescents qui explosent les chronos; Rafael Nadal survolait déjà Rolland Garros à 18 ans etc.).

À ce niveau de la compétition, le travail est donc le facteur qui différencie le meilleur des autres. Oui mais vous allez me dire que tous les athlètes s’entrainent dur et qu’il serait injuste de qualifier les perdants de glandeurs. Oui mais voilà, les meilleurs s’entrainent: plus, beaucoup plus, beaucoup beaucoup beaucoup plus depuis leurs plus jeune âge.

Essayons maintenant de quantifier cela. Dans le livre: Outliers: The Story of Success, l’étude suivante est mentionnée:

En 1990, déjà, le psychologue Anders Ericsson se livrait à une expérience intéressante. Dans une école accueillant l’élite des étudiants en violon, il divisait, avec l’aide des professeurs, l’effectif en trois groupes. Le premier était composé de ceux, indubitablement excellents, qui feraient des carrières de solistes ; le second regroupait ceux qui étaient bons et joueraient dans des grands orchestres et le dernier rassemblait les étudiants jugés moyens, qui seraient sans doute professeurs de violon pour les enfants. En analysant les caractéristiques communes aux trois groupes, il apparaît que tous les étudiants ont intensément joué du violon depuis l’âge de 5 ans. Vers huit ans, les différences émergent. Les étudiants que l’on retrouve dans le premier groupe pratiquent plus que les autres : six heures par semaine à neuf ans, huit à douze ans, seize à quatorze ans et ainsi de suite. Lors de l’entrée à l’école de violon, le groupe d’élite totalisait 10 000 heures de pratique, le groupe moyen 8000 et le dernier 4000. Ericsson concluait en affirmant qu’aucun des étudiants du premier groupe ne possédait de « don » le dispensant de travailler.

D’autres études et examples ont par la suite confirmé que 10 000 heures était une bonne estimation de la quantité de pratique délibérée nécessaire pour devenir expert dans quelque domaine que ce soit (le sport en fait partie).

Mais au fait, qu’est ce que la pratique délibérée ? Une pratique délibérée reflète la qualité de toutes les heures d’entrainement qu’un athlète peut accomplir. Une pratique est dite délibérée, si elle inclut les 4 éléments suivants:

  • La nécessité d’être motivé à l’accomplissement de la tâche et à la recherche de performances.

  • La tâche à accomplir doit être choisie en fonction du niveau actuel de l’athlète.

  • L’athlète doit recevoir un feedback immédiat après avoir accompli la dite tâche (on peut imaginer alors que les athlètes évoluant dans des infrastructures modernes ont un avantage certain, je pense notamment aux capteurs de mouvements qui permettent de corriger le moindre petit défaut).

  • La tâche doit être répétée plusieurs fois (avec comme objectif de faire mieux à chaque fois).

Il est aussi important de souligner que la pratique délibérée n’est pas nécessairement agréable mais elle est indispensable lorsque l’on est en quête de résultats.

10 000 heures de pratique délibérée, voilà le secret des champions.

Mais, attendez….

One more thing

Plus haut je donnais l’exemple de l’équipe américaine de Basketball à qui tout réussissait lors de son match contre le Nigéria. Certes ils réussissent toujours en général, mais ce match là fut magique, ils ont quand même gagné en marquant 156 points ! Comme je le disais, tout avait l’air tellement simple, n’importe quel shoot tiré de n’importe quelle distance était systématiquement réussi ! Les joueurs étaient en grâce, ils étaient  fluides. La  Fluidité ou  Flow peut être définie comme un état de grâce où on est tellement immergés dans l’accomplissement d’une tâche, que l’on perd complètement conscience de l’environnement qui nous entoure ainsi que de nos faits et gestes.

La fluidité est un concept introduit par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi dans son oeuvre Vivre: La psychologie du Bonheur:

Voilà ce que nous entendons par expérience optimale. C’est ce que ressent le navigateur quand le vent fouette son visage,…, c’est le sentiment d’un parent au premier sourire de son enfant. Pareilles expériences intenses ne surviennent pas seulement lorsque les conditions externes sont favorables. Des survivants de camp de concentration se rappellent avoir vécu de riches et intenses expériences intérieures en réaction à des évènements aussi simples que le chant d’un oiseau [...]. Ces grands moments de la vie surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important. L’expérience optimale est donc quelque chose que l’on peut provoquer… Pour chacun, il y a des milliers de possibilités ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi (par l’expérience optimale).

Dans l’ouvrage L’intelligence émotionnelle de Daniel Goleman, la fluidité est définie comme étant une expérience paroxystique:

Ces expériences sont souvent inattendues et spontanées et surviennent lorsque le sujet ne s’y attend pas. Elles provoquent un souvenir généralement inoubliable , donnent à l’intéressé la sensation d’un dépassement de soi, de transcendance, d’une non-séparation avec l’environnement.

Il cite également plusieurs récits d’athlètes ayant été dans la zone pendant un événement sportif important. Notamment Diane Roffe médaillée d’or aux JO d’hiver en 1994 qui affirmait qu’elle ne gardait pratiquement aucun souvenir de l’épreuve de descente à skis et qu’elle avait l’impression d’être une chute d’eau. Il cite également l’exemple d’écrivains, de chirurgiens, programmeurs ou encore de mathématiciens.

Dans l’état de fluidité, l’individu ne pense plus à lui même. Au lieu de se laisser envahir  par une anxiété nerveuse , l’individu fluide est si absorbé par ce qu’il fait qu’il perd entièrement conscience de lui même et oublie les petits tracas de la vie quotidienne. En ce sens, dans ces moments-là, la personne est dépourvue d’ego. Paradoxalement, les gens en état de fluidité maîtrisent parfaitement ce qu’ils font, leurs réactions sont parfaitement adaptées aux besoins changeants de leur tâche. Et, bien qu’ils soient au sommet de leur performance, ils ne se demandent pas s’ils vont réussir ou échouer. C’est le pur plaisir de l’acte qui les motive.

La fluidité/flow est donc l’autre secret des champions. Bien entendu, on n’entre pas dans la zone systématiquement à chaque compétition. Cet état se mérite et pour l’atteindre, Christian Target dans son manuel de préparation mentale propose la formule suivante:

Par ailleurs, de par cette formule, on peut remarquer que sans avoir une bonne maitrise de sa discipline (acquise via une pratique délibérée) il est quasiment impossible d’atteindre cet état de Flow.

Bref, ce sujet m’intéressait particulièrement non pas que je sois sportif mais parce que je pratique aussi une discipline qui nécessite un haut niveau de concentration ainsi que  de très longues heures de pratique délibérée afin d’être performant, à savoir: la programmation. Comment être dans la zone lorsque l’on programme est une tout autre histoire et dépasse le cadre de cet article.

En attendant, je me prépare à la finale du 100m en tant que téléspectateur en me demandant si le talentueux Usain Bolt (qui s’est, parait-il, moins bien entrainé pour ces JO qu’auparavant) confirmera son statut, ou si Johan Blake sera dans la zone pour battre l’homme le plus rapide du monde !

4 comments to Le secret des champions

  • Salut et merci pour ce très bon article, je ne suis pas aussi accro aux JO que toi mais je suis tout de même admiratif de tous ces athlètes !

    Je ne suis pas tout à fait d’accord avec toi en ce qui concerne l’expérience, mais je ne suis pas sûr d’avoir bien compris ce que tu voulais dire. Tu dis que d’excellents athlètes (des nageurs, Nadal par ex) gagnent des très grandes compétitions malgré peu d’expérience. Alors certes, ils ont peu d’expérience des grands tournois derrière eux. Par contre comme tu le dis par la suite, ils ont quelque milliers d’heures d’entrainement derrière eux. Cet entrainement ne leur donne pas que des compétences techniques (ex pour le tennis: savoir placer la balle à un endroit donné avec un effet donné), mais leur fournit un bagage de connaissances sur leur sport (ex au tennis: savoir quel enchainement de coups va permettre de prendre l’avantage, ou repérer la stratégie qu’essaie de mettre en place l’adversaire sur une balle). Bref l’expérience, même si elle n’est pas acquise à très haut niveau, est capitale.

    Je me suis pas mal intéressé aux calculateurs prodiges récemment, après avoir vu cette vidéo que j’ai trouvée incroyable. Il s’agit de mecs capable d’effectuer mentalement et très rapidement des calculs très difficiles. C’est un peu comme des sportifs de très haut niveau, mais dans un domaine intellectuel. Leur talent se situe à 2 niveau : la technique, et l’expérience. La technique, c’est ce qui fait qu’ils vont savoir comment découper un calcul pour l’effectuer en le moins d’opérations possibles, ou du moins pour faire cette étape le plus efficacement possible. Par ex pour calculer 2342, ce serait décomposer 23 en 20+3, puis calculer 2042, puis ajouter 342, ce qui est plus simple que de poser le calcul de droite à gauche (comme on l’apprend à l’école). Le rôle de l’expérience se fait à plusieurs niveaux, mais celui qui m’intéresse peut surprendre. Des chercheurs qui se sont penchés sur la question se sont rendu compte que les zones activées dans le cerveau de ces gens lors d’un calcul ne sont pas celles du calcul, mais de la mémoire. En fait, quand un type calcule 2342, il ne calcule pas les étapes intermédiaires 2042 et 342. L’expérience d’un grand nombre de calcul fait que ces résultats sont acquis, et qu’il a juste à les piocher dans sa mémoire. Le calcul compliqué se résume au final à une simple addition, et l’expérience a un rôle essentiel dans la rapidité (sinon, il faudrait effectuer les calculs intermédiaires, ce qui prend du temps).

    Dans un autre domaine, pour faire le lien avec la programmation, on peut citer cet article aussi, que tu connais sans doute teach yourself programming in ten years. Il reprend ce que tu dis sur les 10000h de pratique, nécessaires pour exceller dans tout domaine, en l’appliquant à la programmation.

  • Amokrane CHENTIR

    Hello Clém, merci pour ton commentaire !

    Au sujet de l’expérience, il est clair que ce facteur peut valoir son pesant d’or et effectivement je parlais de l’expérience de la compétition de haut niveau. Malgré toutes ses années de pratique, le Nadal de 18 ans n’était pas aussi expérimenté que Federer par exemple et cela ne l’a pas empêché de lui affliger une très lourde défaite. Je peux citer aussi l’exemple de Michael Chang (17 ans) contre Ivan Lendl en 1989… Bref, mon avis c’est qu’à niveau égal l’expérience a peut être son importance mais elle ne pourra jamais combler un gap trop important. Et justement, la différence de niveau entre un premier et son dauphin est bien souvent assez importante.

    Super intéressante l’étude que tu as cité sur les champions du calcul mental. Ça me rappelle les petites optimisations qu’on peut faire à base de tables de correspondance.

  • islam

    salut, j’ai apprécié votre article ainsi que l’echange des commentaires, cepandant j’aimerais savoir, selon vous, si l’experience n y est pas pour la grande part , que compte il pour etre bon dans un domaine , est ce le DON ? l’intelligence, et qu’est l’intelligence(ca varie selon domaines )?!

    bien à vous.

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